jeudi 15 août 2013

Chiharu Imai: Il faut connaître la raison du geste

Dans le cadre de l'exposition 2013 de l'EBA - European Bonsaï Association - j'ai eu la chance de pouvoir interviewer le maître japonais Chiharu Imai. Au Japon il est connu pour avoir préparer plus d'une centaine d'arbres à la plus réputée des expostions au monde, la Kokufu-ten. L'article original est à découvrir avec les photos dans le n°65 d'Esprit-Bonsaï.

"
Chiharu Imai
« Il faut connaître la raison du geste »

Sans être une grande célébrité du bonsaï, Chiharu Imai n’en est pas moins talentueux. Il a cela de particulier qu’il travaille dans le respect de l’arbre, même en démonstration. Le geste doit avoir un sens, qu’il explique.

http://www.esprit-bonsai.fr/
Chiharu Imai : ce nom ne vous dira peut-être rien ; ce n’est pas très étonnant, ce Japonais n’est pas encore très connu en Europe. Il est vrai qu’il est plus jeune que les stars historiques du bonsaï, et qu’il n’est pas non plus issu d’une dynastie de pépiniéristes. Pourtant, il fait son chemin entre ses maîtres et ceux qu’il appelle « la nouvelle génération». Il développe un style propre qu’un ancien de ses apprentis, Daiki Abe – petit-fils du célèbre Kurakichi Abe –, situe entre le «Tokyo style»* et un style cher à d’autres artistes qui cherchent à mettre en valeur les espaces vides.
Ce jeune professionnel de grande lignée, qu’est Daiki Abe, porte un regard respectueux sur son aîné qu’il considère comme un grand technicien capable de beaucoup de finesse dans son travail.
Avant d’interviewer Chiharu Imai, la démonstration qu’il a tenu pour l’EBA (European Bonsaï Association) à Audincourt en mars passé, était donc le moment idéal pour s’imprégner de son travail minutieux et de sa solide pédagogie. Ces qualités, le professionnel les y a exprimées en travaillant deux pins sylvestres.

Respect et finesse
D’emblée sur le premier arbre, Imai hésite. Il prend beaucoup de temps à inspecter une végétation déportée sur les extrémités de longues branches fines, pour conclure qu’elle n’est pas prête pour une mise en forme. En bon pédagogue, c’est sur une branche à peine coupée et ligaturée qu’il explique avec précision ce qu’il aurait aimé faire : mettre en place chacune des branches les unes par rapport aux autres pour obtenir un port naturel et harmonieux. Disposées comme les doigts d’une main, les branches les plus longues s’étalent en plateau ; les plus courtes légèrement plus hautes se placent en arrière pour donner du volume. La technique est impeccable, le résultat indiscutable.
Ce souci du geste juste, de la soumission du geste au but poursuivi, Chiharu Imai le développe aussi avec beaucoup de finesse sur son second arbre de démonstration : un immense sylvestre penché. Avec une concentration extrême, l’artiste met en place, puis retouche, se recule et retouche... Jusqu’à limiter ses interventions à des mouvements de quelques petits millimètres, corrigeant des angles de quelques degrés.
Dans un silence respectueux, le public observe, le temps s’allonge. Les mains travaillent lentement, précisément, sans qu’un mot ne soit prononcé. Les branches prennent leur place avec un port d’un naturel désarçonnant : la main à peine retirée, on en oublie l’intervention de l’homme. Alors, la nature s’exprime en force.

La raison du geste
C’est au terme d’une longue journée de travail et d’instants d’apesanteur, après une cigarette dégustée avec apaisement, que le maître nous rejoint, Mayumi Matsuo (l’interprète) et moi, au pied de cet arbre dont le travail entamé fait ressortir les premières lignes magnifiques.
Nous revenons donc sur les grands moments de sa démonstration en commençant par essayer de comprendre ce qui lui a été le plus difficile. M. Imai explique à propos du premier arbre que contrairement à ce que l’on peut penser, le plus difficile n'est pas la grosse torsion de tronc qu’il a exécutée, pour rapprocher la végétation et compacter l'arbre : « Travailler avec un tord-tronc n’est pas si difficile. » La vraie question est « jusqu'où doit-on travailler, jusqu'où doit-on montrer ? Qu'est-ce qui est bon pour la démonstration, et ce qui est bon pour l'arbre ?»
Entre spectacle et pédagogie, il n’a pas hésité : il a préservé l’arbre, avec beaucoup de respect, et a donc renoncé à terminer la mise en forme.

La nécessité de connaître
Sans omettre pour autant d’expliquer comment l’arbre aurait dû être préparé. Il revient sur la leçon faite à propos du désaiguillage, le hazukuri, afin de stimuler l'éclosion des bourgeons latents en arrière de la végétation, et obtenir une ramification plus dense : "Peut-être que [les européens] ne connaissent pas la raison du geste. Par exemple, le hazukuri a une raison : on ne laisse pas pousser l'arbre longtemps sans le ramifier ; ce n'est pas bon pour faire un bonsaï. Si l'on connait la raison, on le fait naturellement ». Il met ainsi l’accent sur la nécessité de connaître la technique, mais aussi la raison qui la sous-tend. Pour lui, après reprise des racines, un prélèvement doit être suivi d’un désaiguillage régulier pour stimuler le bourgeonnement. Au risque, sinon, de voir ses branches « filer » dans la longueur et se dénuder.
De même, à propos de sa deuxième démonstration, alors que je partage l’émotion ressentie en l’observant, il explique sa démarche entre technique et esthétique. Il est nécessaire de se donner le temps de travailler chaque branche individuellement, l’une par rapport aux autres, quand elles sont encore malléables, car avec le vieillissement, il ne sera plus possible de les travailler si finement et elles garderont un aspect grossier. De plus, il est important aujourd'hui que l'arbre soit déjà beau; et comme les branches y sont pour le moment encore très visibles, il faut s'appliquer, même si plus tard la végétation couvrira partiellement ces branches.

C’est une question d’impatience
Je lui fais remarquer qu’en l’observant, on a l’impression que l’insistance de ses gestes cherche autre chose, il répond avec un sourire « Il faut chercher la beauté esthétique : là où est la beauté de l'arbre. »
À entendre ce souci, on ne s’étonnera pas que l’esthète soit membre de la Nippon Bonsaï Sakka Kyookai dont les valeurs sont la tradition, l’étude de l’esthétique et des techniques horticoles, autant que l’art de l’exposition. C’est d’ailleurs lors de la Sakka-ten, l’exposition de la branche européenne de l’association, en 2012 à Peñiscola (Espagne), que M. Imai est invité à intervenir. Il n’est pas tout à fait inconnu dans ce pays puisqu’il y a enseigné dès 2007 à Benicarló (Castellón) dans ce qui fut une école.
J’en profite pour lui demander ce qu’il trouve le plus difficile dans l’enseignement du bonsaï aux Européens «Ce n’est pas une question de difficulté, mais d’impatience. Les Européens doivent beaucoup apprendre et parfois je parle d'un arbre en le regardant comme il sera dans dix ans. Celui qui n'a pas l’habitude de voir des arbres grandir sur plusieurs années ne peut pas suivre ce que je dis. Je le comprends, mais c'est frustrant».

Enseigner les bases
M. Imai revient plusieurs fois sur son envie de revenir aux bases, d’enseigner les fondamentaux : « En général, les Européens se concentrent sur des détails et sur des techniques avancées. Mais ils manquent de pratique sur des choses basiques ; j'aimerais leur montrer et leur apprendre cela.» En particulier, il remarque dans un rire gêné qu’en Europe, nous avons « le geste grossier » ; il manque de finesse, il est approximatif.
Il s’étonne aussi de voir que la manière d'avoir du plaisir avec le bonsaï est différente d’avec celle de sa patrie. Par exemple, explique-t-il, s'il coupe beaucoup de branches sur un arbre, les participants rigolent ici. Cela n'existe pas au Japon : les gens restent sérieux. Ils vont surtout poser plus de questions sur le « pourquoi » il faut couper la branche, alors qu'en Europe, les gens ne réagissent pas vraiment, ne cherchent pas à comprendre ce qu'il y a au-delà du geste.
« Le geste grossier »... parce que peut-être il lui manque le sens, il n’est pas habité d’une intention. Nous y sommes à nouveau : la raison du geste.
Aujourd’hui, contraint de ne pas quitter sa pépinière trop longtemps, Chiharu Imai a renoncé à enseigner dans l’école de Benicarló et se concentre sur le suivi de ses élèves d’alors. Beaucoup sont professionnels et l’invitent à visiter leurs pépinières pour prendre conseils et enseignements.

Les professionnels doivent travailler davantage
C’est d’ailleurs ce souci que notre ami partage en fin d’interview. Alors que je lui demande, s’il pense qu’en Europe nous aurons un jour des arbres aussi beaux que chez lui, il rétorque sans hésiter, une réponse formulée il y a longtemps déjà : « Oui. Mais seulement à condition que les professionnels européens améliorent leur niveau. » La réponse me désarçonne ; il développe. Il trouve que les Européens s'occupent beaucoup des côtés mental, esthétique, presque philosophique du bonsaï ; il cite le wabi sabi. S'il s'en réjouit, Chiharu Imai met en garde : si l’on ne s'occupe que de cela, le niveau de l'arbre ne peut pas évoluer. Pour améliorer un arbre, il faut affiner sa technique, améliorer la culture – dans le sens horticole du terme. « C'est important de faire cela d'abord ; plutôt que de cogiter ».
Le maître du jour conclut, en se répétant : « J'aimerais vraiment insister sur une chose ! Les professionnels doivent travailler davantage que maintenant. Ils ne travaillent pas assez. »

Comprendre la technique du geste
Avec compréhension, M. Imai refuse d'être trop exigeant avec les amateurs qui « font ce qu'ils peuvent », et explique que les professionnels doivent être des modèles pour les amateurs. Il remarque que parfois, le commerce du bonsaï se limite à la revente de produits d’importation et que des yamadori à peine prélevés sont revendus sans avoir bénéficié des soins qui les préparent à être du bon matériel pour les premières mises en forme. Poliment, le Japonais admet que certains travaillent bien, mais remarque aussi que ce n’est pas toujours le cas.
Pour nous tous, professionnels et amateurs européens, peu habitués à observer le geste, plus friands de règles ou d’explications théoriques, M. Imai nous incite à observer et à nous imprégner du geste, d’en comprendre la technique, la finesse, mais surtout le but. Le « pourquoi » qui se cache derrière le geste de l’artisan. La raison.

Mais pas celle de Descartes.


"

Pour l'article en PDF: contactez-moi en indiquant votre adresse email.



vendredi 17 mai 2013

kintsukuroi: passionné de fêlé

Pour ceux qui ne connaissent pas encore cette art ancestral, j'en avais fait un bref résumé il y a quelques temps; je vous invite à ce détour.

Mais aujourd'hui, je vous propose une courte contemplation, en cinq temps, ...








---

dimanche 12 mai 2013

Expo d'anniversaire: le 35e du BCSR


Comme il était annoncé, Lausanne a vu ce weekend l'installation d'une exposition pour fêter le 35e anniversaire du Bonsaï Club de Suisse Romande weekend.

C'est dans le cadre du Rolex Learning Center que le public intéressé et les amateurs passionnés se sont mêlés dans les allées du Forum.
Quelques 50 arbres présentés sur tablettes avec plantes d'accompagnement devant de grands fonds blancs dans une très belle lumière (quand le soleil voulait bien s'enfiler entre les nuages trop nombreux de ce printemps de grisaille).


Si le BCSR présentait 35 arbres, d'autres clubs invités - le Bonsaï Club du Léman, les Amis du Bonsaï de Neuchâtel, le Yama Sakura de Fribourg et l'ASCAP Bonsaï Club de Montbéliard - ont complété l'exposition de quelques-uns de leurs arbres. Un belle exposition au final témoigne de la vivacité de cet art en Suisse Romande.

La contribution du BCL


Relayé dans le journal local, cet anni-
versaire a accueil-
li Takeo Kawabe, grand habitué des ateliers du BCSR pour des ateliers "débutants" et "avancés", en hôte d'honneur. Les conférences d'Oscar Roncari, Thierry Claude et Gilles Villaume, en plus de celle du maître japonais, ont complété ce beau weekend.




Je vous livre quelques images:
 - celles de mes coups de cœur...



 


 





- ... mais aussi celles des arbres qui m'ont aidé ce weekend à avancer un peu plus loin sur la Voie.












---

mardi 16 avril 2013

Le Bonsaï Club de Suisse Romande fête ses 35 ans

C'est dans le très beau écrin du Rolex Learning Center que le BCSR - Bonsaï Club de Suisse Romande - organisera une exposition pour fêter son 35e anniversaire.
Grand ami du club, Takeo Kawabe en est l'invité d'honneur.

Invité en voisin, le BCL - Bonsaï Club du Léman - y sera présent avec quelques très beaux arbres.

Horaires:
vendredi 10 mai
   14h00 – 18h00
samedi 11 mai
   9h00 – 18h00
dimanche 12
   mai 9h00 – 16h00

Lieu:
Rolex Learning Center
Site de l'EPFL à Ecublens
Plan d'accès


Des ateliers, des marchands et des animations en marge de l'exposition.

Venez nombreux!


---

mercredi 10 avril 2013

Bonsaï en promo (2)

 
  

Bonsaï : Peter Chan
Mannequin: Yumi Lambert
Styling: Robbie Spencer
Vêtements: Prada
Chaussures: Prada


lundi 8 avril 2013

kintsukuroi, la valeur de la fêlure




Un bien joli mot qui exprime un art,  mais surtout nous enseigne une valeur bien éloignée de notre consumérisme ambiant:
donner de la valeur à ce qui est brisé.

Pour comprendre, il faut savoir qu'en Chine, puis au Japon, une pratique ancestrale consiste à utiliser de l'or ou de l'argent pour réparer des poteries. On peut donc voir (à défaut d'en trouver) des pots, qui dans un coin, qui sur un bord, exhibent des touches dorées ou argentées; sorte de plombages trahissant d'une ébréchure, d'une cassure, d'une fêlure.

Inutile de dire que ces pots anciens ont une valeur immense... mais pas seulement parce qu'ils sont anciens; pas seulement parce qu'ils sont chargés de quelques grammes d'un métal que l'humain a convenu de considérer comme monétairement précieux.
Mais parce qu'en se brisant, en portant cette cicatrice, ils portent l'attention de celle ou celui qui l'a réparé, l'a embelli, lui a donné une marque.

Ils racontent leur histoire, leur unicité et nous disent finalement que tout est au-delà d'un accident et d'une matérialité.

Ils montrent la force de vouloir exister malgré tout... dans la beauté.



kintsukuroi *
* (n.)(v.phr) "réparer avec de l'or"; l'art de réparer une poterie avec de l'or ou de l'argent et comprendre que l'objet devient plus beau d'avoir été brisé.


---




lundi 25 mars 2013

le 100ème: à choyer !

Lorsqu'on commence un blog, chaque article est une aventure.
Quand l'aventure se prolonge, on prend plaisir à chaque article.
Et un jour...
c'est le 100ème.

Et oui, cent articles... ... ... .......

Alors pour fêter ces années à choyer mon blog, à choyer ma passion, je partage avec vous le cadeau que celle qui m'accompagne me fit ce weekend:

"
Choyer son jardin
Choyer ses arbres
Choyer sa personne
Choyer sa famille
Choyer son amour
... un beau projet de vie ...

avec amour

Moi
"


Pour le 100ème, quel plus bel hommage ?


---

dimanche 24 mars 2013

La Sakka Ten de Chiharu Imai

En préparant ma prochaine interview de M. Chiharu Imai, mes recherches m'ont fait croiser cette belle vidéo de son travail à la Sakka Ten 2012, à Peniscola en Espagne.

Sur scène, M. Imai travaille en parallèle un pin sylvestre et un grand genévrier, tous deux promis à un bel avenir.

Il me tarde de mieux connaitre ce jeune maître (il enseigne en Espagne) dont certains au Japon considère qu'il est un des plus talentueux professionnels de la nouvelle génération.

A suivre.




Robert Steven: Pour lui, les règles c'est du chinois !

L'occasion m'a été donnée d'interviewer, cet hiver, Robert Steven, artiste bonsaïka indonésien. L'article original est à découvrir avec les photos dans le n°63 d'Esprit-Bonsaï.

"

Robert Steven
Pour lui, les règles c'est du chinois !


Robert Steven est Indonésien. Ses arbres sont uniques, expressifs. L’artiste est libre, s’est affranchi des règles pour créer sa propre expression, qu’il défend.

Robert Steven, c’est pour moi un parfait inconnu que je m’apprête à rencontrer, en janvier dernier, dans le cadre bourdonnant du Noelanders Trophy, en Belgique. De ce que j’ai vu de son travail, me frappent l’expressivité de ses arbres et un langage différent. De ce qu’on m’a dit, il serait « plus chinois que japonais »; qu’est-ce à dire? Il habite Jakarta, Indonésie. Pourquoi a-t-il accepté cette interview ? Pour son ego, par politesse, pour son marketing ? Parce que le marketing, l’homme s’y connaît ; c’est son métier. Tiens, c’est la première question que je lui poserai...
Le voilà, assis, à attendre un thé. Spontanément nous nous présentons : avec un grand sourire, le petit homme se lève. Oui, c’est ma première image de Robert Steven, un homme petit en taille qui rayonne la bonhomie, la gentillesse. Il est un peu timide ; à vrai dire, je le sens nerveux ; autant que moi.
Rapidement, on parle de ce que j’ai vu sur son site internet, de la manière dont m’ont parlé ses arbres. Et sans vraiment le réaliser, nous sommes déjà dans l’interview.

Il craint les contraintes
À ma première question, Robert clarifie et c’est important pour lui : il n’est pas un professionnel du bonsaï. Son activité doit rester indépendante ; des lois du marché, du diktat des expositions, des tendances. Il craint de devoir se soumettre à ces contraintes, s’il devait vivre de son art.
Le ton est donné : la liberté de penser et la liberté de faire seront le cœur de ses propos. Il le revendiquera à plusieurs reprises. Alors que le temps de la sympathie glisse vers celui de la connivence, il lâche : « tu sais, souvent on dit que je suis un “hors-la-loi“ dans le bonsaï. Je suis un peu rebelle... », et de ponctuer avec le grand sourire mi-gêné mi-assumé d’un enfant frondeur, finalement fier d’avoir été pris sur le fait.
Nous y voilà : les règles. C’est ce que l’homme me racontera ; de mille manières. Les règles qu’il a cherchées, celles qu’on lui a servies, celles qui l’ont rebuté, celles qu’il s’est établi, mais aussi celles qui ont failli le faire arrêter.
Oui, Robert Steven a failli ne jamais devenir le bonsaïka qu’il est. Il y a trente ans, à la découverte de « ces petits arbres dans la montagne », il s’intéresse aux bonsaïs en autodidacte « juste parce que j’aime ça », « juste pour le plaisir », parce qu’il les trouve beaux.
Avec une formation dans les arts graphiques, il explique une approche purement esthétique. Mais après cinq années de pratique, se rapprochant du club local, il est sur le point de tout envoyer par dessus bord.

Par la patrie du bonsaï
Frustré, l’homme ne se sent pas dans son élément. Il souffre, cherche, se cogne ; il ne comprend pas. Ce que ses mains produisent, son cœur l’aime. Mais sous le feu des critiques, il défait et refait... selon les règles. Cent fois. Mais le résultat ne lui plaît pas. Il ne se sent pas en phase avec... les règles. La passion s’épuise, l’incompréhension le ronge, la lassitude aura raison de ses arbres.
Mais le destin de Robert passera par la patrie des bonsaïs. À la source, il trouvera la Voie. Et c’est par son club de bonsaï, qui le désespère alors, que le prétexte vient à lui. À l’organisation d’un voyage thématique pour bonsaïka passionnés – comme il s’en organise tant au Japon –, il manque un interprète. C’est très naturellement que le président se tourne vers Robert, pour les accompagner... en Chine.
Fruit métissé de l’Indonésie et de la Chine, Robert parle parfaitement la langue, mais surtout est imprégné de la culture de l’ancien Empire, où réside une bonne partie de sa famille. C’est là-bas que la rencontre de Robert Steven et du bonsaï aura lieu. « Un moment qui fut une illumination pour moi » dans ce qu’il décrit comme le berceau de cet Art, rappelant opportunément, mais sans fanfaronnerie aucune, que le Japon n’en a été qu’un nouvel interprète, certes excellent, et un très bon exportateur, vers l’Occident dans l’après- guerre, mais aussi dans toute l’Asie du Sud-Est.

Fi des règles !
En Chine, pays alors fermé, sous un joug poli- tique autoritaire et peu enclin à la conservation et au partage de ses traditions, le jeune Steven découvre une approche différente. « En Chine, ils ne vous apprennent pas des règles, mais ce que j’appellerais des points de vue esthétiques. Et c’est ce que je cherchais, ce que j’essayais de faire ». On y parle « expressivité », « élégance », « authenticité », on veut faire parler les arbres, et faire ressentir les humains...
De retour, Robert se remet au travail, il remet en forme tous ses arbres. Fi des règles ! Qu’elles soient japonaises ou indonésiennes ! L’artiste s’exprime, écoute son intuition, retourne en Chine, s’inspire d’artistes locaux, reprend son ouvrage, corrige ; puis digresse, et, à défaut de règles esthétiques, il cherche dans les arts graphiques – « j’ai ressorti mes livres de peinture et de sculpture » – , il éduque sa sensibilité esthétique. Il reprend toutes les règles de deux points de vue : les principes esthétiques et les pratiques horticoles. « J’ai modifié tous mes arbres. Je suis entré dans un nouveau karma. »
Autour de lui, on rit, on critique, « on pensait que j’étais fou », on se désole de le voir “abîmer“ ses arbres, on fait la liste exhaustive des violations des... règles. Mais l’artiste ne bronche pas, il continue, s’enferre ; il sait, lui, que c’est sa Voie. Que les arbres lui donneront raison...

Vers la révélation
C’est dans la durée, celle de la maturation, que la révélation s’opère : « Il m’a fallu presque six ans pour faire comprendre aux gens ce que je faisais ».
Les sarcasmes se font moins bruyants devant les arbres de Robert. On ne comprend pas, mais on est touché. Ses arbres sont beaux, ces arbres expriment, ces arbres envoûtent. À l’encontre de ces fameuses règles, des images lustrées des catalogues d’exposition japonais. « Ils me disaient : “[tes arbres] sont jolis, mais ils ne sont pas justes, ils ne respectent pas les règles. Pourquoi tu fais cela ?“ ». Mais, si malgré tout l’arbre rayonne d’empathie et émeut son spectateur...
C’est en voulant expliquer d’abord par des articles que Robert finalement sort son premier livre Vision of my Soul. Les nouvelles générations en particulier, elles qui n’ont pas les références sur lesquelles prendre appui dans leur travail, lui disent se sentir plus à l’aise avec ses enseignements qu’avec ceux venant du Japon, car ils « expliquent davantage le “pourquoi“ que le “comment“ ».

Trois mots pour guide
Robert m’explique qu’en Chine, le bonsaï est guidé par trois mots. Je me redresse sur ma chaise, curieux, attentif : nous entrons dans le sanctuaire... « zhen - shan - mei ». Le premier – zhen [zeun] – exprime « l’authenticité, ce qui est honnête, ce qui est l’expression de soi ». Le deuxième – shan [san] – « est ce qui transmet quelque chose de positif aux gens, ce qui fait ressentir une émotion ». Le dernier – mei [meï] – est simplement « ce qui est beau, élégant, ce qui plaît ». Robert précise qu’une œuvre de qualité réunit les trois éléments.
Au « zhen - shan - mei », je ne peux éviter d’apposer le « shin - gyo - so », fondation des arts nippons, décliné dans nombre de pratiques sur nos arbres. La résonance est forte mais, rapidement, la discussion avec Robert renoue avec la quête de l’artiste qui s’est affranchi des règles dirigistes et peu nuancées, rassurantes quand on débute.
Son travail s’oriente exclusivement vers l’ex- pression ; celle du bonsaïka, celle de l’arbre. Sur ce chemin, les règles japonaises que nous recevons en Occident sont les seules auxquelles nous avons accès ; c’est vers elles que nous nous tournons comme étant celles de l’origine, la source.

Il existe d’autres règles
Ces règles, fabriquées au Japon, sont empreintes d’une longue histoire et d’une culture forte, insulaire, issue d’une société encore «récemment» féodale. Robert Steven nous dit que ces règles ne sont pas les seules, et qu’il en existe d’autres. C’est son message, ce pourquoi il ne vend aucun de ses arbres : il veut garder des preuves tangibles de ce qu’il s’applique à expliquer.
Observons donc ses arbres. On est immédiatement frappé par l’expression naturelle de leur posture. Manifestement, Robert sait malaxer la matière végétale jusqu’à en faire émaner une exaltation de la nature. Quand je lui demande si à son avis un arbre est réussi lorsqu’il permet au paysage de notre imaginaire d’y prendre forme, cadré qu’il est par l’arbre, il s’enthousiasme : « Exactement ! L’inspiration c’est la Nature».
Ces espaces vides dont certains, même Japo- nais, disent que la beauté est le siège de l’expression de la Nature, on les retrouve dans les arbres de Robert. Très expressifs, ces arbres mettent en scène    autant de « vides » que de « pleins ».

Un artiste au sang chinois
Cette transcendance de la nature, l’artiste en fait une quête qui l’éloigne des codes nippons. Dans ses explications, on décèle beaucoup de philosophie, d’empathie avec l’existence humaine et la Nature ; beaucoup de nuances à propos d’une culture dans laquelle « les Chinois sont moins concernés par la technique. Ils ne sont pas si stricts, si disciplinés. Ils sont vraiment libérés et recherchent la nuance ; la nuance esthétique ; la “mimique“ [sic] de l’arbre ». Ce jugement, Robert le sert sans... juger. À aucun moment, il ne cherche à confronter les deux cultures, à les mettre dos à dos. Il parle d’ailleurs avec beau- coup d’admiration des techniques japonaises ; techniques qui furent améliorées par la maestria ingénieuse japonaise.
Mais le bonsaïka regrette que trop souvent ce soit la technique qui soit exprimée et magnifiée. « Ils sont tellement disciplinés, ils en deviennent presque rigides», se hasarde-t-il un peu gêné. Il continue plutôt sur une différenciation entre « logique » et « rationalité » d’un côté; « sens », « abstraction » et « sentiment intérieur » de l’autre. En parlant de notre histoire européenne, empreinte du siècle des Lumières, qui mesure, analyse, ex- plique, il poursuit : « Tu ne peux pas faire cela avec un bonsaï; si tu deviens trop technique, trop logique, tout devient artificiel. »

Il explore le potentiel du matériel
Bien évidemment, l’homme a ses préférences, et il est évident qu’il s’inspire davantage du « penjing » chinois que du « bonsaï » japonais. Il confirme que ses inspirations, ses maîtres sont chinois ou sud-asiatiques. Robert précise que son but n’est pas de faire un bonsaï. « J’explore le potentiel du matériel pour devenir un arbre de petite taille. C’est cela que je fais ». Je comprends alors la part artistique de son travail, tout en le faisant confirmer qu’il utilise les techniques que les Japonais ont si bien perfectionnées. Il résume : « [ces techniques] sont les moyens pour obtenir un résultat final. Mais l’essence, c’est l’esthétique ».
Il poursuit cette idée quand il parle de ce qu’il a vu dans l’exposition, juste à côté de nous : « Techniquement, les bonsaïs que j’ai vus ici sont vrai- ment bons ; en particulier les conifères. Ils sont beaux. » L’homme hésite, un peu mal à l’aise... « Mais je dirais... J’ai vu des feuillus et je note que les Européens tendent à mettre en forme leurs feuillus comme des pins. » Il poursuit en excusant les auteurs malheureux qui apprennent des Japonais, « ... et les Japonais font beaucoup de pins. » Le regard fouillant ses souvenirs, il pour- suit : « Je ne vois pas le caractère des feuillus ». En se réjouissant d’entrevoir une solution, il nous invite, nous Occidentaux, à aller voir les grands vieux feuillus pour que nous puissions les dessiner : « De la Chine, de l’Asie, les Européens pour- raient apprendre à propos des feuillus. »

Le lever de l’Empire du Milieu
Finalement, alors que je lui demande sur le ton de la plaisanterie si je dois continuer à apprendre le japonais ou me mettre à l’indonésien, il éclate dans un grand rire : « Le chinois ! Il faut apprendre le chinois. » Plus sérieusement, il m’enjoint à reprendre ses mots et prédit : « Dans cinq à dix ans, on ne parlera que Chine. Pour tout, mais en particulier pour le bonsaï ! ».
Mais ne comprenons pas mal le message : Robert n’est pas impérialiste ; plutôt pragmatique. Il l’exprime en particulier lorsqu’il revient sur son enseignement, le décalage avec les règles établies et les questions de ses contradicteurs : « Je veux pouvoir expliquer comment je suis arrivé à un résultat, et pourquoi je l’ai fait. Tu ne peux pas dire si c’est juste ou faux. Tu peux prendre ce que je dis, mais si tu veux prendre les règles japonaises, tu es libre. »
Il nous l’avait dit : un rebelle ; avec authenticité, émotion et beauté comme seules lois.
« Zhen - Shan - Mei ».
 "

Pour l'article en PDF: contactez-moi en indiquant votre adresse email.

vendredi 22 mars 2013

En immersion: Arbre des eaux


En marge de ces magnifiques mises en scènes d'ikebana contemporain, l'artiste japonais Makoto Azuma nous a habitué à une représentation "déconstructiviste" du bonsaï.

(Quand je dis "habitué", cela ne veut pas dire qu'à ce jour j'eus choisi entre mes sensations de fascination morbide et d'admiration artistique...)



Comme l'excellent article de Feel-Spirit nous le montre, l'artiste ne connait aucune limite:

Arbre hors-sol

Arbre en apesanteur

Arbre noyé

Arbre congelé

... le répértoire paraissait épuisé!


Mais ce  serait sous-estimer l'esprit décomplexé de Azuma Makoto. Le voici donc qui déconstruit l'arbre lui même, pour en faire une plante hybride, mi-terrestre mi-aquatique, immergée en aquarium.

En implantant des algues sur un bois mort, le créatif nous livre un arbre mouvant, dans un décor digne des incubateurs de scénarios de science-fiction. Ceux qui ont aimé Frankenstein apprécieront...



Déroutant!


Si le travail de Makoto Azuma vous intéresse,
Article sur Feel-Spirit: http://feel-spirit-bonsai.blogspot.ch/2011/02/makoto-azuma-un-artiste-hors-du-commun.html , ou 
Le site de l'artiste: http://www.azumamakoto.com/


---

dimanche 17 mars 2013

Un arbre amuse

elle amuse
       elle inspire
              elle insuffle la vie
elle! ma muse!

il se dessine
   il se profile
       il cherche la posture
lui, mon arbre.

elle est nature
       elle est mature
              elle est mère de vie
... elle s'amuse!

il s'enracine 
   il supporte
      contre vents et mers de vie 
... il se fiche.

Si l'arbre ne trouve pas sa posture, il ment; 
et ce n'est pas amusant
il trahit la muse: ce n'est pas élégant.

Mais, si la muse ment, c'est l'imposture!


---



lundi 4 mars 2013

J'ai consolé un arbre qui pleure


Qui mieux qu'une mère pour m'expliquer comment consoler?

Consoler.
Faire cesser les larmes.
Sécher les plaies et les maux...

Des coupes importantes...
Ecoulements assurés sur un Acer
Jusqu'à cette fin de semaine, je ne savais pas: Incapable de consoler.

De consoler un être qui pleure.
L'être était un érable, en l’occurrence.

L'un de ces érables, que de nombreux bonsaïka savent avoir tendance à "pleurer" lorsqu'ils sont taillés au printemps.
Une solution simplissime me fut enseignée... je l'ai testée.
Nous pouvons l'adopter !


Ce weekend, le XIe cours de la Scuola d'Arte Bonsaï accueillait, à Genève, Monsieur Shigeru Otani, pour son premier enseignement, en qualité de successeur de son propre maître M. Keizō Andō. J'ai profité de ce cours sur "la beauté des espaces vides" - Kuukan Yuubi - pour travailler un Acer matsumurae.


Cette restructuration demandait la coupe d'une branche à l'imposante insertion... Au vu de la grosseur des "larmes" que quelques branchettes abîmées lors de la manutention laissaient abondamment couler, les torrents de sève s’annonçaient intenses au terme du travail.
J'avais donc quelques soucis...
Les partageant avec mon maître, c'est notre interprète, Mayumi Matsuo, qui nous a enseigné la solution. Technique qu'elle avait entendue (et traduite) de Monsieur Haruhito Iijima, lors d'un atelier de la FFB, en mars 2012.

Mayumi Matsuo

La solution est simple: il s'agit de découper le pourtour de la motte sur un plan vertical, sur une partie ou la totalité du pourtour du pot (selon le besoin).

La découpe se fait, avec une serpette de dépotage bien aiguisée (je n'avais qu'un couteau qui a très bien fait son ouvrage), à un centimètre du bord du pot pour isoler, du reste du pain racinaire, les racines qui tournent plaquée sur les bords du pot.

Découper le pourtour de la motte à environ un centimètre du bord du pot

Pour l'avoir exécutée, la technique est d'une efficacité redoutable:
Après un travail précis de nettoyage de la coupe - facilité par l'absence d'écoulement -, la plaie reste à peine humide. 12 heures plus tard, une simple goutte s'est logée au creux de la base de la plaie.

La plaie, de la taille d'un bon pouce, travaillée en retrait
jusqu'à affleurer le cambium.




La coupe est alors emballée avec un ruban à greffer en vinyle pour maintenir une humidité constante et la protéger des agressions extérieures.

Simplissime et efficace.



Je me réjouis de compléter ce billet dans une à deux années avec une image de la plaie cicatrisée.
Merci Mayumi


---



vendredi 15 février 2013

lundi 14 janvier 2013

Related Posts with Thumbnails